« Te violer par terre et puis recommencer
Une goutte d'éther, on se laisserait tenter (...)
Je ne suis point Lucifer, oui mais bien pire voyez-vous »
(BB Brunes - Mr Hyde)
L'habitude. Depuis quelques semaines je vivais une succession de jours tous parfaitement identiques. Il n'y a rien de plus angoissant que le temps qui passe nonchalamment, paramétré, les heures découpées en minutes, les minutes en secondes, nous laissant le fantasme impénétrable que nous sommes les acteurs de nos vies ; et pourtant... Comment peut-on vaincre cette réalité ? Quoi que nous fassions les jours se succèdent, tous ordinaires, et le syllogisme de la mort nous confronte irrémédiablement à la fatalité de nos existences. Emportée par cette transe allégrement nourrie par mon pessimisme inébranlable, je n'avais plus goût à rien. Je n'espérais plus aucune once de bonheur et j'avais perdu tout espoir de sourire. J'errais à travers la ville, arpentais les rues accompagnée de mes illusions assassines, ne me laissant guider, tel un papillon égaré, par aucune autre volonté que celle du vent.
Et puis j'ai croisé son regard.
A ce moment là tout changea. Le passé vint se greffer à moi. Mon c½ur se mit à battre chamboulant le cours de ma tragique destinée. Elle n'était pas vraiment belle, mais dégageait cette force qui m'attirait vers elle sans que je puisse l'expliquer. J'avais déjà vu cette fille, j'en étais quasiment sûre mais tout à coup mes souvenirs semblaient vagues. Pourtant j'aurais pu reconnaître sa bouche, ses lèvres, entre cent. Il n'y avait rien d'innocent dans son sourire. Légèrement fruité, il était nappé de malice. Sa bouche devait avoir un goût de poison, mais qu'importe l'amertume du fruit quand sa pulpe est désirable. La linéarité vers les portes du Paradis était rompue. Je me donnerai corps et âme, je voulais lui appartenir. J'allais faire un détour par le gouffre de l'Enfer, vivre cette idylle clandestine, entourée par la douceur des flammes, et, dans l'euphorie, me laisser emporter par le frisson extatique de ses mains sur ma peau. J'imaginais l'intensité de ce corps à corps, la volupté avec laquelle elle éveillerait mes sens, ses caresses et l'attente trop longue avant de sentir tout son Etre me pénétrer, de ses doutes et de ses forces, au plein milieu du chaos, jusqu'au cri ultime d'une jouissance extrême et absolue porté en écho par nos démons. Tout mon corps palpitait à cette idée, mon c½ur battait à se rompre. De cette danse funèbre je ne sortirai pas indemne. Mais peu m'importait. Pour elle, j'avais brisé toutes les barrières d'une soit-disant morale dont le fondement reposait dans un ordre pathétiquement archaïque. Mon seul souci était que je ne la voyais plus. Elle avait disparu alors que mes pensées faisaient voler en éclat ma vertu.
Mes jambes se mirent à flageoler et mes émotions se dissipèrent peu à peu laissant les dernières gouttes de sueur se mêler à la pluie. Il faisait gris sur la ville. Seule, au milieu de cette ruelle glauque, l'embarras m'envahît. J'étais étendue sur les pavés, esclave de ce visage gravé en moi comme l'empreinte secrète d'un vif refus. Ce que j'avais pu être bête. Pourquoi avais-je tant de temps bâillonné la voix de mes émotions ? Il est insensé de se barricader. J'avais fini par me heurter de plein fouet à la raison de mon existence. Je devins aussi sombre que la rue, aussi larmoyante que le ciel. Je m'étais laissée emporter par l'inconnu de ce tourbillon tragique et, de cette furtive entrevue, avaient jailli plus de troubles que je n'en eus ressenti de toute ma vie. Percussion violente. Je venais de recevoir une grosse claque, de celles que l'on n'oublie pas. Mais j'étais heureuse. L'apparition allégorique de mes inhibitions m'avait finalement ouverte à la Vie. Sous la pluie, j'étais enfin libre.
SkiNny
